Le déni de réalité des violences sexuelles …

« Quand j’ai voulu porter plainte pour viol, les policiers m’ont traitée de menteuse, de dévergondée à qui on avait donné une bonne leçon. Ils ont menacé de m’arrêter si je ne revenais pas sur mon témoignage. Mon agresseur n’a jamais été inquiété. »   Billet de Gaïa LassaubeProfessionnelle de l’environnement, spécialiste de l’Inde , blog Huffington Post

 Ce témoignage effrayant est extrait de l’enquête Human Rights Watch sur l’accueil réservé aux victimes de viol en Inde. Cinq ans avant le séisme de l’affaire Weinstein et ses répliques internationales, l’Inde avait pourtant déjà vécu son sursaut collectif contre les violences sexuelles.

 Rare est le moment où une affaire de viol dépasse le stade du fait divers, pour devenir le révélateur d’un problème public massif, devenu intolérable. Cela avait été pourtant le cas en décembre 2012, avec l’affaire du viol collectif de New Delhi. La barbarie absolue du crime, survenu dans un bus dévalant les rues des quartiers riches de la capitale, l’agonie de la victime qui finit par mourir de ses blessures, saisirent d’effroi le pays. Des millions d’Indiens descendirent dans les rues, appelant au « plus jamais ça! ». Le gouvernement promit des actions coup de poing: procès accélérés, relèvement des peines, effectifs de police renforcés. Cinq ans plus tard, aucune des réformes n’a véritablement été appliquée. Les victimes souhaitant déposer plainte sont menacées, agressées, y compris par les autorités médico-légales. La pratique hasardeuse du toucher vaginal, afin d’évaluer si la plaignante a une moralité aussi relâchée que son hymen, est toujours utilisée malgré son interdiction.

Il suffit que les media abordent le sujet des violences sexuelles pour que le victim blaming s’exprime librement, via micro-trottoir ou déclarations publiques affirmant qu’une femme violée l’a un peu cherché.

 Réalisatrice d’un documentaire sur l’affaire du viol de New Delhi, Leslee Udwin raconte que l’un des coupables, alors emprisonné, ne cessait de s’étonner qu’une histoire qu’il jugeait aussi banale ait pu susciter un tel tapage. « Une fille décente ne se promène pas dehors à 21 heures. Dans un viol, la victime est plus responsable que l’agresseur. » Et d’ajouter: « On avait le droit de lui donner une leçon. Elle n’aurait pas dû résister pendant le viol, on ne l’aurait pas tuée si elle s’était laissé faire. »Des propos odieux, guère surprenants venant d’un assassin. Ce qui est plus troublant, c’est de constater que l’élite d’un pays tient sur les victimes des propos identiques. L’un des avocats des accusés affirma ainsi que la victime était responsable de l’agression, car n’ayant aucune excuse pour se trouver sur la voie publique après le coucher du soleil. « Je n’ai jamais constaté dans ma carrière un seul cas de viol impliquant une femme respectable« . L’avocat poursuivit: le compagnon de la victime est seul responsable car il a été incapable de protéger la vertu de sa compagne. En 2014, un Ministre établit une relation de cause à effet entre hausse du nombre de viols et adoption du style vestimentaire occidental par les femmes. Un autre affirma que les viols collectifs étaient des crimes « où les torts étaient partagés. Parfois ce n’est pas juste. D’autres fois, c’est mérité. » Même les femmes suivent le mouvement. Sheila Dixit, dame de fer du Parti du Congrès, Ministre en Chef de Delhi à l’époque de l’affaire, s’est ainsi distinguée en 2008 pour avoir partiellement blâmé une journaliste assassinée sur le trajet entre son bureau et son domicile: « conduire toute seule à 3 heures du matin, dans une ville où les gens pourraient penser que… vous voyez… ce n’est pas bien de prendre des risques. »

Le père de la victime du viol de 2012 déplora lui-même l’amère vérité des comportements envers les femmes en Inde dans une tribune poignante: « L’un des assassins de ma fille pense qu’elle a demandé à être violée […] Beaucoup d’hommes, de bonne famille et avec de beaux diplômes, ont l’air de penser pareil. Comment nos filles peuvent étudier et travailler en toute liberté dans une société qui a de telles idées? »