« De nos frères blessés », poignant portrait de Fernand Iveton, guillotiné pour l’exemple à Alger en 1957

Guillotiné aux cris de Vive l’Algérie !

Torturé des heures à l’électricité, il finit par lâcher trois noms, le plus tard possible. Le reste du réseau, tente-t-il de se rassurer, a eu le temps de fuir.  Après un expéditif procès devant la justice militaire, il est condamné à la peine capitale. Les avocats entament les recours, puis les demandes de grâce auprès du trio Coty (à l’Elysée), Mollet (président du Conseil) et Mitterrand (garde des Sceaux). Sans succès: le tourneur Iveton n’a ni soutiens, ni relais dans les milieux politiques et intellectuels. Si des sections syndicales de la CGT se mobilisent, l’Humanité et le PCF ne plaident sa cause que du bout des lèvres.

Le 11 février 1957 , Fernand Iveton est réveillé à l’aube et conduit à la guillotine. Pour vaincre sa peur, il « hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! : Vive l’Algérie ! ». Et toute la prison de clamer avec lui : « Tahia El Djazaïr ! ». Sa tête tombe à cinq heures dix. Il a trente ans à peine.

Le mystère Andras

Dans ce portrait au cordeau d’un ouvrier broyé par l’ordre colonial, ni emphase ni misérabilisme. Mais un récit empathique, nerveux et inspiré, sous la plume d’un romancier inconnu. Car on ne sait rien de « Joseph  Andras » – un pseudonyme- sinon qu’il vivrait en Normandie, voyagerait régulièrement à l’étranger et serait né, selon son éditeur, en 1984 (année orwellienne). Actes Sud fournit obligeamment la photo qui illustre cet article, signée S.Rezvan, dont Google ne connaît que ce compte Facebook.

Joseph Andras a refusé le prix Goncourt du premier roman qui lui était attribué, sans se déplacer. S’agit-il d’un écrivain célèbre se faisant passer pour un primo-romancier ? Le Monde a mené son enquête, suivant notamment la piste Kamel Daoud, sans en tirer de conclusions. Un indice ? L’auteur a choisi de se présenter au lecteur sous le prénom « Joseph », « comme le charpentier [le père de Jésus] ou comme le petit père des peuples [Staline] », écrit-il à propos d’un de ses personnages. Restons sur ce mystère et contentons-nous de noter qu’un autre romancier Actes Sud, Jérôme Ferrari, avait déjà publié un court roman saisissant sur la torture à Alger en 1957 (« Où j’ai laissé mon âme », 2010).

A en croire Roland Dumas (cité dans la postface), c’est, entre autres, le tenace remords d’avoir approuvé l’exécution de Fernand Iveton qui a conduit François Mitterrand à abolir la peine capitale, en 1981. Chaque fois que le nom d’Iveton était prononcé, affirme l’historien Bernard Stora, l’ancien président de la République était pris d' »un malaise terrible, qui se transformait en éructation ». A cette éructation, Andras a substitué ce bel hommage qui doit beaucoup, comme rappelé à la fin du livre, aux travaux de Jean-Luc Einaudi, pionnier de la mémoire de la guerre d’Algérie.