Cinéma : “Enquête au paradis”, autopsie d’une Algérie bigote

L’Algérie a fait l’expérience de la terreur islamique durant la décennie noire, on la pensait immunisée. Et elle semble plus religieuse que jamais. Pouvez-vous expliquer ce paradoxe ?

Il s’est passé quelque chose de spécial après ces années de plomb, de terreur. Lorsque je suis revenu à Alger, après la loi d’amnistie voulue par Bouteflika en 1999, les gens étaient décontractés, les filles ne portaient plus le foulard. Puis est survenu le tremblement de terre de Boumerdès en mai 2003, ses 2300 morts, ses 12 000 blessés, ses milliers de sans-abris. Les islamistes se sont emparés du phénomène pour instaurer la peur, l’ont instrumentalisé. En Algérie, le rapport à Dieu est particulier. On ne dit pas : « J’aime Dieu » mais « J’ai peur de Dieu. » Et partout, dans les mosquées, les écoles, les salafistes travaillent sur la peur.

« Tout est interdit, tout est pêché. Après la mort, tu auras les filles que tu n’as pas eues dans la vie » martèlent les prêches salafistes. La frustration dans la vie quotidienne ne peut générer que de la violence. Ce discours salafiste fait aussi des émules en France.

Je crois qu’il y a une relation directe entre ce qui se passe en Algérie et les immigrés qui se trouvent en France. Il y a un va-et-vient continuel entre les deux rives de la Méditerranée. Je suis étonné de voir qu’entre Alger et Paris, quelle que soit la période, les avions sont toujours blindés. Et il faut bien l’admettre, entre ceux du bled et ceux qui vivent en France mais ne sont pas intégrés, c’est la mentalité, l’idéologie du bled qui a gagné. Ils subliment le pays d’origine sans vraiment venir vivre ici. On pouvait penser que ce serait l’inverse, mais non. Ce qui se passe dans les banlieues est le fruit de la relation directe avec le bled par Internet, par les allers-retours incessants.

Votre film fait malgré tout du bien en ce qu’il donne la parole à des Algériens dont les mots sont souvent étouffés. Qu’il fait affleurer une parole collective qui bouscule l’image d’une Algérie immobile.

De France, c’est vrai, on a le sentiment d’une Algérie atone. En fait, elle est mobile dans l’immobilité. Nombre de gens réfléchissent, écrivent, peignent, se battent. Il suffit de rester un peu longtemps pour découvrir la vitalité d’une société civile.

Votre film sera-t-il diffusé en Algérie ?

Il n’y a pas de salles en Algérie donc le problème est réglé. El Khabar, le quotidien où j’ai tourné, dispose d’une chaîne de télévision, je vais leur proposer. En fait, mes films sont systématiquement piratés car c’est le seul moyen pour les Algériens d’y avoir accès.