ACCUEIL DES MIGRANTS : RENCONTRE AVEC DES FAMILLES DÉFIANT LA LOI

 

Hors la loi parce qu’ils hébergent des migrants

À Embrun (Hautes-Alpes), les membres d’un collectif d’aide aux migrants ouvrent leurs maisons à des étrangers arrivés récemment en France.

En partenariat avec le journal l’Actu . Extrait de l’Actu n° 5544 du mardi 13 mars 2018

«Les associations comme la nôtre font le travail de l’État… » Institutrice à la retraite, Claude héberge des migrants dans son appartement d’Embrun (Hautes-Alpes). Comme elle, des dizaines de citoyens de cette ville de 7 000 habitants font partie du collectif Icare. Certains donnent des cours de français, d’autres aident aux démarches administratives ou accueillent chez eux de jeunes étrangers. « D’autres collectifs, comme ceux s’occupant de l’accueil d’urgence près de la frontière italienne, nous contactent quand ils ont besoin de loger des migrants, explique Hubert, l’un des responsables d’Icare. La durée de l’hébergement est de quatre semaines. Puis les migrants changent de maison. Certains sont à Embrun depuis plusieurs mois. Ils sont en attente d’une demande d’asile, d’une évaluation de minorité… » Comme beaucoup de gens venant en aide aux migrants, les membres de ce collectif sont hors la loi. En France, favoriser « l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d’un étranger » est passible de cinq ans de prison et 30 000 euros d’amende.

Pour Claude, héberger des migrants a un sens particulier. « Mon père a émigré d’Asie en France dans les années 1920. Ce qui m’a décidée à accueillir des exilés chez moi ? Comme beaucoup de Français, j’ai été choquée et émue par la photo du petit Aylan. » Grande voyageuse, Claude se réjouit de voir des « gens du monde entier venir à [elle] ». Et ce, malgré le peu d’espace dans son appartement. « On partage la salle de bains et la cuisine. On communique beaucoup, malgré la barrière de la langue. » Ali, son pensionnaire du moment, rentre se reposer après son cours de français du matin. Son compère Nassim, afghan lui aussi, opte plutôt pour la salle de sport. Cet amateur de musculation a obtenu un abonnement à moitié prix. « J’y vais tous les jours, explique-t-il. Ça me change les idées. » Michelle et Serge, eux non plus, n’ont pas hésité longtemps avant d’ouvrir leur porte. « Nous sommes sensibles au sort des migrants. Nous voulions aider. Par chance, notre maison est grande et nos enfants sont partis… » Même leurs voisins, d’abord « en désaccord sur l’accueil des migrants », les invitent désormais chez eux avec leur pensionnaire, un jeune Éthiopien. « Quand on connaît l’autre, on n’a plus peur de lui », conclut Serge.

Contexte :

1- Le gouvernement français vient de présenter un projet de loi sur l’asile et l’immigration.

2- Un étranger en danger dans son pays peut demander la protection de la France (l’asile) pour devenir réfugié. Le projet de loi prévoit de réduire à six mois la durée de la procédure de demande d’asile.

3- Une autre mesure vise à faciliter le retour des clandestins dans leur pays. Elle consiste à porter de 45 jours à trois mois la durée maximale de rétention (détention d’un étranger avant expulsion).

4- Le gouvernement veut aussi créer un délit de « franchissement non autorisé des frontières ». Tout individu ayant pénétré en France sans passer par un point de passage frontalier encourra un an de prison.

Renaud Vedrenne, Play Bac Presse.

 

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« J’ai beaucoup de chance d’être là aujourd’hui »

Né au Tchad, Ali dit être âgé de 16 ans. Il est hébergé chez une agricultrice des Hautes-Alpes depuis août.

Ali avec Véronique. À Embrun, l’ado a trouvé un club de foot : « Je joue deux fois par semaine, ça me change les idées. »

« Mon père faisait partie de la rébellion contre le Président tchadien. Nous avons fui dans le nord du pays, puis en Libye. » Après la mort de son père et le remariage de sa mère, Ali se sent isolé dans sa famille. Il rêve de partir en Europe. Pour payer la traversée, il travaille en Libye. Les passeurs qu’il contacte dans ce pays le font prisonnier, puis le torturent. Ali est hanté par les horreurs subies en Libye. « Je vois un psy et je prends un traitement, car quand je suis seul, ma tête travaille trop. »

Cours et stages

Après la traversée de la Méditerranée, Ali débarque en Italie, passe par des camps de migrants, puis entre en France illégalement par les Alpes. Après une longue errance, il est hébergé depuis août chez Véronique, à Embrun. Cette agricultrice, après avoir « harcelé l’inspection académique », a réussi à le faire scolariser. Depuis septembre, Ali alterne cours et stages. Il est dans l’attente d’une nouvelle évaluation de la minorité. Car le département des Hautes-Alpes a fait appel, après avoir vu sa décision de refus annulée en justice. « J’ai beaucoup de chance d’être là aujourd’hui, estime Ali. Je me sentais seul au lycée au début, mais je me suis fait des amis. À ma majorité, en 2019, je demanderai l’asile ou un titre de séjour, pour rester en France. »

Renaud Vedrenne, Play Bac Presse.

MOTS CLÉS

Aylan

Enfant syrien de 3 ans retrouvé mort en 2015 sur une plage turque, après le naufrage de son embarcation. La photo de son cadavre a fait le tour du monde.

Évaluation de la minorité

Entretien, réalisé par un travailleur social, destiné à s’assurer de la minorité du jeune.

CHIFFRES CLÉS

4 pays ont accueilli plus de migrants que la France, en 2015 : les États-Unis (environ 1 million), l’Allemagne (686 000), le Royaume- Uni (380 000) et le Canada (270 000), selon l’Organisation de coopération et de développement économiques. La France, 5e, a reçu 256 500 migrants.

25 000 mineurs étrangers isolés étaient présents sur le territoire français à la fin 2017, selon un rapport du Sénat.

50 000 € par an. C’est le coût de la prise en charge d’un mineur étranger isolé en France, selon l’Assemblée des départements.